Le P'tit Seize vous invite à sa projection mensuelle

le vendredi 24 févier à 20 h 20 :

"ANTONIO DAS MORTES DE GLAUBER ROCHA"

1969 -100 mn - couleur

Prix de la mise en scène à Cannes en 1969

Antonio das Mortes_Glauber Rocha

Antonio Das Mortes est un ancien tueur de Cangaceiros. Le colonel Horacio, riche propriétaire terrien, le convoque pour se débarrasser de Coirana, un pauvre agitateur qui se prend pour un grand Cangaceiro... Coirana dirige un groupe de paysans mystiques en compagnie d'un noir nostalgique de l'Afrique et d'une "Sainte" locale.
Antonio arrive au village et provoque en duel Coirana. La foule chante et danse en
entourant les deux hommes engagés dans une lutte à mort. D'un coup de
machette, Antonio blesse grièvement son adversaire.
Cependant, il ne savoure guère sa victoire. Il boit tristement tandis que l'instituteur du village le nargue. Lorsque le colonel Horacio fait appel aux jaguncos, cruels tueurs à gages, afin de massacrer les beatos, Antonio comprend que la justice devrait être du côté des déshérités et change de camp...

Les cangaceiros: bandes armées  qui au XIXème siècle parcouraient la région semi-aride du Nordeste brésilien. D'abord cantonné aux poètes populaires nordestinos, ce phénomène dépassa progressivement ce cadre étroit. Ils sont vus comme les nouveaux héros des cultes opprimés, comme un symbole de liberté et d'identité nationale. Le cangaceiro s'inscrit parmi les éléments symboliques de la " brésilianité ". La représentation idéalisée qui en est faite se répandra dans les milieux intellectuels de l'époque.

D’après Glauber Rocha lui-même dans une interview, le film «Antonio das mortes» est en rupture avec la culture cinématographique. Il convient avoir fait «Deus e o diablo» à cause de l’impossibilité de faire un vrai western et avoir été influencé par Orson Welles pour «Terre en transe» et il  dit alors d’«Antonio das mortes» :

"C’était l’anti Citizen Kanes. J’ai fait un film qui a été le film populaire et nationaliste par excellence, au sens noble du terme. «Antonio das mortes» c’était l’"Alexandre Nevski" du sertao, l’opéra global inspiré par les leçons d’Eisenstein". 

Malheureusement et Glauber Rocha en souffrira toute sa vie, son cinéma est demeuré la propriété d'un public de cinéphiles et n'atteindra jamais les couches populaires qu'il visait.


anton6
C’est sans doute ce choix narratif qui est le plus difficile à appréhender pour le spectateur d’aujourd’hui habitué à la réalité (made in US) au cinéma : ce mode de représentation théâtrale stylisée au cinéma avec foule de symboles mystiques ou pas:

- Le chapeau d’époque de cangaceiro sur la tête du comédien qui interprète le chef tué en duel.

- Le personnage de la sainte (épouse de Glauber Rocha), cavalière habillée en blanc et formant un trio (le cangaceiro, la sainte et le guerrier noir) face à un autre trio (Antonio, le professeur, le commissaire).

- La représentation simpliste de la conversion de la compagne du colonel, Laura, qu’on découvre vêtue richement de soie mauve et qui rejoint dépenaillée la troupe des opprimés.

- Le cangaceiro agonisant qu’on traîne sanguinolent avec la position du Christ en croix.

- Les étreintes ensanglantées avec Laura, l’ancienne maîtresse du coronel Horacio.

Le tout sur un fond de ciel gris sans jamais un seul rayon de soleil, dans ces régions désertiques d’une beauté insensée que l’image gomme comme pour représenter le négatif de la photo.

anton5


anton3

C’est un film qui dérange, dans le fond et dans la forme, qui irrite avant même les premières images. Le son est essentiel dans le cinéma de Glauber Rocha : alternance des chants incantatoires et des envolées lyriques stridentes qui sont comme les chœurs d’une tragédie antique, percussions bahianaises étranglées, personnages qui crient leurs souffrances. S’il fallait chercher la représentation insupportable de la violence, ce serait du côté sonore : les interminables râles du mourrant, l’anti-western.


anton4
Un cinéma du trop (du trop-plein et du trop-vide) avec une sur-représentation symbolique, une surexploitation des superstitions populaires et des signes mystiques primitifs, une dramatisation volontaire du drame avec un surjeu ostentatoire des personnages, un vrai chemin de croix.  Quelle force,  quel refus du désespoir,  quelle rage.  On comprend mieux en sortant que le réalisateur soit mort d’avoir porté tous les maux de son pays sur les épaules pendant 42 ans.

En aout 1982 donc, mourrait  le maître du «cinema novo», le réalisateur, journaliste et polémiste, Glauber Rocha, passé de la célébrité mondiale immédiate avec «Le Dieu noir et le diable blond» (Deus e o diablo na terra do sol - 1967) à la détestation avec son dernier film «L'Age de la terre» (A idade da terra - 1980...) jusqu'à l'oubli. Quand il rentre au Brésil en 1976, après cinq années d'exil en Europe (1969/1976), il ne tarde pas à lasser ses compatritotes par ses prises de positions sur tout, ses colères, ses scandales : Glauber Rocha, est omniprésent dans les médias de son pays qui le massacrent en retour : on assiste alors à un harcèlement médiatique réciproque. Le réalisateur repartira une dernière fois en Europe en 1980 et ne reviendra à Rio de Janeiro que transporté en avion, mourant.


Glauber_Rocha

Glauber Rocha

Juliet Berto

Juliet Berto, sa compagne française, morte elle aussi (je les réunis parce qu'ils le valent bien ...)


Fêté par les critiques de tous pays dès son premier film «Barravento » - 1961, c'est après «Antonio Das Mortes» que Glauber Rocha, conscient que ses films n'intéressent pas les Brésiliens, qui préfèrent se distraire avec des comédies édulcorées, voire avec le cinéma underground américain, part tourner deux films hors frontières :

- «Le Lion à sept têtes» (Der Leone has sept cabeças -1967), où on note la présence de l'acteur français Jean-Pierre Léaud et l’influence de Godard (qui avait fondé le groupe Dziga Vertov contre le cinéma de représentation), tourné au Congo, est une quête des racines Africaines du Brésil et une théorie sur le colonialisme euro-américain en l’Afrique.

- «Têtes coupées» (Cabeças cortadas - 1970), tourné en Espagne, va encore plus loin dans la recherche des racines et tente d'élargir le problème d'identité Brésilienne à l'ensemble des cultures latines. Un film compliqué au montage «spatial» (le temps n’existerait pas dans le film) et qualifié par l’auteur avec son sens de la démesure de «tragédie non shakespearienne et de comédie non bunuelesque…» (Bunuel influença Rocha qu’au demeurant il admirait en retour, bien que n’appréciant pas grand monde).

De 1973 à 1975, Glauber Rocha partageant à Paris et à Rome la vie de Juliet Berto, égérie godardienne en révolte comme lui contre le système et le starlette-system, tourne avec elle «Claro» - 1975, film sur le déchirement entre lui et l'occident décadent (dont l'Italie de Pasolini), qui confirme par défaut son obsession monomaniaque pour le Brésil.

 Présenté à Cannes en 1969 pour biaiser la censure brésilienne qui empêche la sortie du film, «Antonio Das Mortes» rafle le prix de la mise en scène avec Visconti comme président du jury. Les années précédentes, Cannes avait déjà applaudi «Le dieu noir et le diable blond» (Deus e o diablo) et «Terre en transe» (Terra em transe) .


antonn6

Cinéma pauvre fonctionnant avec de faibles moyens ayant justement l'ambition de dénoncer au monde entier la pauvreté de son pays, le cinema novo fait des films laids et tristes à dessein, et faute de moyens, une misère sur le fond et la forme qu'il ne veut pas cacher mais montrer. Ayant posé par ailleurs que la seule alternative possible en réponse à cette pauvreté extrême (et à la faim), est la violence, le cinema novo est un cinéma violent bien que peu démonstratif dans la violence (en regard des films d’aujourd’hui). Glauber Rocha voulait faire plus que montrer la faim des déshérités du Nordeste dans ses films, son ambition était de faire ressentir cette faim à un public occidental pour qui le Brésil demeurait exotisme et colonie (Glauber Rocha savait que les nordestins avaient honte de cette faim et il s'en insurgeait). C’est lors d’une conférence italienne sur le tiers-monde en 1965 que le réalisateur parla le premier d'une «esthétique de la faim» qu’il développa ensuite.

Pour Glauber Rocha et jusqu'à sa mort, le cinema novo était le contraire d'un cinéma statique. C'était une oeuvre en devenir réalisée par un groupe de cinéastes  qu'il considérait comme sa famille et qu'il porta à bout de bras toute sa vie, même quand le groupe avait déjà explosé depuis longtemps.

Bref, ce n'est pas un film facile, il demande un effort intellectuel.

Mais un ciné-club ça sert aussi à ça...

@ vendredi ?

Marie